Il est des moments, où, le silence est un délit, une faute et même une trahison. C’est le cas lorsque les grands hommes disparaissent. Tu étais, véritablement, de ceux-là, maître ZOGBELEMOU.
PROFESSEUR ZOGBELEMOU : L’UNIQUE ÉCOLE DE DROIT EN GUINÉE École de Droit comme
doctrine bien sûr ! Jamais, je dis bien Jamais, en Guinée, un homme ne saura écrire ou évoquer le Droit avec la même beauté et la même profondeur que toi. Tu n’étais pas qu’un simple maître du Droit. Tu étais le Droit même. Chez toi, le titre de professeur agrégé n’était pas uniquement un grade. Tu avais fini par avoir une autorité sur le Droit. Tu le domptais. En Droit, tu avais une longueur d’avance. Tu savais, dans le silence, dans une rare modestie, le rendre savoureux. Au Droit, tu donnais à la fois un goût, un sens et un sourire. Tes disciples savaient, qu’à chaque fois que tu souriais devant une situation de Droit, c’est que tu avais retrouvé ce qu’elle cachait. Un jour, à ton cabinet, alors que tu dirigeais mon mémoire de maîtrise en Droit Constitutionnel, tu me dis ceci : « Bokoum, le juriste est celui qui retrouve le non dit et le fait savoir aux autres »
PROFESSEUR ZOGBELEMOU : LES ANECDOTES D’UNE SUPRÉMATIE HISTORIQUE L’INCONSTITUTIONNALITÉ DU POSTE DE PREMIER MINISTRE DANS LA LOI FONDAMENTALE DE 1990
En 2007, le Président Lansana CONTÉ, par délégation et sur fondement de l’art 39 de la Loi Fondamentale, crée par décret un poste de Premier Ministre, Chef du gouvernement. La charge est occupée par Lansana KOUYATÉ. L’inconstitutionnalité du décret, à l’époque, n’est perçue, à juste titre, par personne. D’ailleurs, un grand nom du Droit en Guinée, que je tais ici, mais que beaucoup reconnaîtront, publie un article pour défendre la régularité de l’acte présidentiel. C’est ainsi, que pour mettre de l’ordre dans cette anomalie juridique, tu nous gratifies d’une tribune, titrée « Le poste de Premier ministre, chef du gouvernement, en République de Guinée, un imbroglio juridique ». L’article est un chef-d’œuvre. Dans une aisance et dans une méthodologie qui force le respect, tu démontes, par pièces, l’inconstitutionnalité du décret. C’est le moment de révéler d’ailleurs, pour la vérité historique et pour les générations naissantes, que le texte de la Constitution 2010, ne fut qu’une mise en forme ultérieure du projet de constitution que tu avais rédigé bien avant, et dont copie était détenue par la plupart de tes disciples. Et lorsque, dans cette confrontation juridique, suscitée par le décret en cause, j’ai voulu connaître ton avis sur la thèse contraire citée plus haut, et défendue par un autre spécialiste, tu donnas ceci comme réponse : « Il n’a pas fait les mêmes études que moi. Il ne peut pas réussir ce type d’analyse ».
LA RÉVISION CONSTITUTIONNELLE DE 2020 : ET SI LES GUINÉENS TE DEMANDAIENT PARDON, PROFESSEUR ZOGBELEMOU ?
En 2020, à la faveur d’une révision constitutionnelle, et au nom de la liberté d’opinion, des constitutionnalistes, jamais passés par une faculté de Droit, naissent partout en Guinée. Ils sont passionnés et prétentieux. Ils sont aussi obsédés par des contingences politiques. Ces pseudo-constitutionnalistes vont s’attaquer à ta thèse, celle qui légitime la révision constitutionnelle sur la base de l’art 51 de la Constitution de 2010, directement par référendum. Tes détracteurs, ne connaissant certainement pas ton génie inégalé en la matière, font des tribunes. Ils écrivent tout et partout. Mais, tous ont ceci de commun, ils sont mécaniques. Là aussi, comme en 2007, tu sors la tribune qui fait école. À l’intérieur, tu rappelles qu’un texte a beau être fondamental (constitution), il n’en demeure pas moins que c’est avant tout une loi (loi constitutionnelle). À partir de là, les esprits sains et malins avaient compris. En Droit, le débat était scellé.
PROFESSEUR ZOGBELEMOU : UN INTELLECTUEL GALVAUDÉ PAR LES SYSTÈMES ET PAR LA PATRIE
Quel paradoxe, que celui de ne pas te célébrer vivant ! En France, tu reposerais au Panthéon, auprès de Voltaire, de Rousseau, de Camus et autres. Au Sénégal, tu reposerais auprès de Cheikh Anta Diop, de Kéba Mbaye et autres. Hélas, la Guinée n’a pas son Panthéon. Chez nous, héritage malheureux de l’histoire, nous sommes tous égaux. Je ne sais pas où tu vas reposer. À Nzérékoré, il semble, loin des intrigues, dans le cimetière des Zogbélémous, famille royale de la région, connue pour l’intelligence de ses fils. Ce que je sais, tu fus un intellectuel au rang exceptionnel. À Dakar, on le savait. À Abidjan, on le savait aussi, tout comme ailleurs. Tu fus une locomotive pour l’enseignement supérieur. Ton titre était un privilège pour nous. Chacune de tes signatures était synonyme d’un laisser-passer, d’un grand crédit dans la sousrégion et dans le monde. Tu étais de la classe enviable des grands professeurs (Badji, Isaac Yankhoba, Madjor Fall…). Mais dans ton pays, on ne le savait pas, ou on refusait de le savoir. Ceux-là même qui te le refusaient, faisaient la queue à ton bureau pour demander ta lumière. Je le sais. Et des témoins existent. Du moins, on aura tout fait pour que tu n’accèdes pas à certaines charges d’État, auxquelles tu étais si naturellement prédestiné. J’ai cherché à en connaître la raison. À mon avis, tu avais une lumière intellectuelle qui faisait peur. Elle était trop forte et profonde, et surtout, incompatible avec le système. Oui tu avais droit à la célébration avant de rentrer dans l’histoire ! Oui tu avais droit à tes mélanges si mérités avant de tirer ta révérence. Repose en paix, maître ! Merci maître ! On est orphelin !
Moustapha BOKOUM, Un disciple




